Jef Geys au S.M.A.K.

Le plan de sol d’un créateur de réseau magistral
JEF GEYS se démarque hors cadre au S.M.A.K.

par Bart Janssen
traduit du néerlandais par Michel Perquy

Remerciements à Iris Paschalidis
Photos : © Dirk Pauwels
Archive : © frans masereel centrum

arriver à exprimer
l’espace de la totalité de la vie
Lucebert

Arriver à exprimer la totalité de l’espace de l’art dans la vie ainsi que l’espace de la totalité de la vie dans l’art, c’est ce que nous propose l’exposition Jef Geys au S.M.A.K. (Musée municipal d’Art contemporain). Au rez-de-chaussée de ce musée gantois, l’artiste développe toute une vie d’engagement dans et avec les arts plastiques, des sources les plus éloignées jusqu’au-delà de l’aboutissement.

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En passant les portes du S.M.A.K., le visiteur reçoit d’emblée une mise en garde sous forme d’un mannequin à la surface écaillée, craquelée. Légèrement couvert d’une écriture, il se trouve installé devant une toile de fond omniprésent par son jargon artistique et autre verbiage : ‘sophistication métaphysique’, ‘choix cultivés’, ‘trivial’, ‘isomorphe’, ‘anti-hégémonique’, ‘restriction’ etc.

Ce gardien semble vivement conseiller au visiteur d’abandonner toute forme d’affectation, de langage jargonneux, et d’aborder ce parcours et cette coïncidence de la vie et de l’art avec candeur. C’est du coup une admonestation adressée à l’auteur du texte ci-dessous.

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Des journaux pour matière première

L’exposition démarre par un journal. Des cahiers du quotidien flamand De Standaard constituent une frise dans le couloir qui conduit aux salles. La raison pour laquelle l’artiste s’est décidé pour le numéro du 6 février 2015 se dévoile dans l’annonce publicitaire : « Supplément gratuit de planches à colorier pour adultes ». Le lecteur pouvait en effet obtenir des planches à colorier dessinées par Jan Van der Veken. L’idée n’est pas neuve. Dans la période entre 1963 et 1965, Jef Geys avait déjà créé un livre à colorier pour adultes dont il exposait régulièrement des pages. Il est même allé jusqu’à organiser dans l’ancien journal de la ville de Mol, intitulé Molshoop, un concours de coloriage d’étoiles juives : « Coloriez les cases d’après les instructions… et gagnez un voyage à Benidorm » (1986).

Mais il n’y a pas que ce parallèle remarquable pour expliquer cette entrée en matière. Les journaux constituent une véritable matière première pour les activités de Geys. À partir de sa lecture quotidienne, il élabore des projets et il se sert aussi des quotidiens comme matière. Il fait accrocher par exemple aux murs des salles d’exposition des offres d’emploi (« Je cherchais du travail ! », Anvers 1974 et Bruges 2005), y fait insérer des annonces (« Lapin rose robe bleu[e] », Düsseldorf 1987), y félicite sa mère pour son anniversaire par une annonce couvrant toute la première page (De Morgen du 16 août 1986) et, en plus, le catalogue de la plupart de ses expositions est une forme de journal : Kempens Informatieblad (le Journal d’information campinois).

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Matériau perdu, matériau artistique

La première salle propose ce que les journaux suscitent chez lui : des nappes papier de café couvertes de titres de journaux recopiés et illustrés d’esquisses. Dans un café près de chez lui, Jef Geys lit régulièrement la presse matinale en sirotant une tasse de café et il note sur la nappe des titres qui le frappent, sans distinction de personne ni d’importance, pour les illustrer ensuite de dessins en guise de commentaires : « La friterie Max dirigée par un Campinois » côtoie ainsi « Rejoindre le front syrien par le biais de réseaux » (10.04.14), « André Rieux au pôle Nord » se retrouve à côté de « Encore des décennies de pollution marine près de Fukushima » (09.08.14) ou « Sven Nijs et Isabelle se séparent » à côté de « Un deuxième canal de Suez pour l’Égypte » (06.08.14) etcétéra. Aujourd’hui, quatre-vingts de ces nappes, souvent maculées, datées de 2013 et 2014, se retrouvent proprement encadrées sous verre et exposées au musée. Un matériau perdu acquiert une teneur artistique. Une amorce devient définitive. Un cocktail de durabilité et de temporalité qui donne à réfléchir.

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Des petits bouts

Mais Geys ne serait pas Geys s’il n’exploitait pas jusqu’aux dernières nuances le goût de cette mixture. La multiplicité lui sert souvent d’antidote contre la sacralisation de l’artefact unique. C’est pourquoi il confère, par exemple, une durée parfois exceptionnelle à ses œuvres d’art (« Jour et nuit et jour » Documenta, Cassel, 2002) ou qu’il fait constamment reprendre ses projets, même jusqu’après sa mort (« Lapin rose, Robe bleu(e), 1986, 1987, 1988, 1992, …). Il donne également la possibilité de commander chez lui des sculptures en laissant au client le choix de la quantité, du format et des couleurs (« Petits fruits », « Grands fruits » s.d.)… C’est ainsi que deux salles du S.M.A.K. présentent sur leurs huit murs des suites de huit cents chemises transparentes contenant des pièces d’archives de l’artiste. Il s’agit d’articles, de lettres, de brouillons, de courriels, de photos, de dessins, de schémas, de collages, d’épreuves, de plans, de plans de sol etc. concernant sa vie et son œuvre. On y trouve des ébauches préparatoires à côté de réactions, des refus à côté de remerciements, des copies à côté d’originaux. Existe-t-il un seul artiste à avoir jamais autorisé ce regard sur sa cuisine artistique ? Cependant, Geys ne propose la plupart du temps que des petits bouts, le patchwork de l’œuvre d’art, laissant au spectateur de nouer les fils du projet et de l’œuvre.

De l’art, enfin

Après trois salles et un couloir évoquant surtout la conception artistique, vient une pièce qui présente ce qui est communément reconnu comme œuvre d’art. Sur le plan de sol de son exposition, l’artiste appelle les quatre œuvres « Pièces d’emprunt ». Enfin des pièces de musée, enfin de l’art tel qu’on l’espère et l’attend, dans les quatre domaines plastiques conventionnels importants : un tableau provenant du Mu.Zee (Ostende), une sculpture du musée Middelheim (Anvers), une photo du M HKA (Musée d’Art contemporain d’Anvers) et une installation du S.M.A.K. Ce sont des résultats indisciplinés de ces disciplines : un sachet de graines peint, une colonne d’affichage sur un socle classique, un autoportrait photographique avec une étoile juive et une étagère chargée de dossiers d’archives hermétiquement clos surmontant une petite table recouverte de chemises d’archives consultables. De ces descriptions sommaires ressort clairement ce qui cloche dans ces quatre œuvres.

Impact de l’image

Les fleurs et les plantes sont abondamment présentes dans l’art pictural occidental. Dans toutes les époques, des peintres se sont consacrés à la reproduction réaliste ou stylisée des merveilles de la nature. Jef Geys peint lui aussi d’après nature, mais son sujet n’est pas la flore vivante. Il copie fidèlement à l’huile des fleurs, y compris leur dénomination, reproduites sur un sachet de graines : GYPSOPHILIA ELEGANS. Bien longtemps avant les artistes postmodernes de la fin du xxe siècle – la première œuvre de sa longue série de « Sachets de graines » date de 1963 – Geys peignait déjà des illustrations typiques existantes en s’interrogeant sur l’impact de l’image sur son contexte et du contexte sur l’image.

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Socle sur socle

Les sculpteurs placent leur œuvre sur un socle. Ce dernier élève, au sens propre comme au sens figuré, l’objet qu’il porte. Jef Geys, lui, pose le socle même sur un socle. Didier Vermeiren l’avait fait avant lui en 1980. Dans « Sculpture de socle » de Vermeiren dans la collection du S.M.A.K., un socle antique porte son pareil équivalent sens dessus dessous, provoquant ainsi une certaine confusion. Qui porte qui ? Qui élève qui ? Chez Geys, c’est plus que clair : le socle classique élève un banal support d’affichage. Pendant six mois, les visiteurs du parc municipal d’Anvers ont pu y coller, écrire ou peindre leurs doléances. Geys ne joue pas seulement au saute-mouton artistique comme Vermeiren, mais il fait jouer l’art à saute-mouton avec la vie quotidienne.

L’autoportrait parodié

L’auteur d’un autoportrait se présente en tant qu’artiste, parfois sûr de lui, parfois dans toute sa fragilité, ou il tente encore de saisir aussi personnellement que possible sa propre nature. Dans l’autoportrait photographique que Jef Geys a réalisé pour la Biennale de São Paolo en 1991, il parodie carrément le genre. Il ne peint ni ne sculpte, mais il se photographie lui-même, ce qui produit la plupart du temps une image forcée, mécanique. Et la manière dont il s’immortalise en rajoute un coup. En combinaison noire, de face et la mine sérieuse voire sombre, il pose devant la caméra comme pour une photo d’identité judiciaire. Toute la pose baigne dans une désolation froide et l’anonymat. L’étoile juive, voleuse ultime du moindre caractère propre, qu’il tient devant lui, parachève l’image et sabote définitivement l’image de l’artiste comme personnalité particulière et soi-disant hyper individualiste sensible.

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Conserver, oui, mais pour qui ?

L’installation en soi est déjà le genre artistique le plus déroutant et dès lors, Geys s’y sent dans son élément. « Archives fermées (1957-…) », la pièce ‘d’emprunt’ centrale provenant du S.M.A.K., creuse et questionne, et pas en dernier lieu l’œuvre de l’artiste même. Elle pose des questions à propos de toutes ces archives inaccessibles de régimes autoritaires et même d’états démocratiques. Le pouvoir en place cherche-t-il vraiment à protéger la vie privée des citoyens et la sécurité de l’État, comme il le prétend souvent, ou plutôt à cacher des affaires moins reluisantes ? Mais ces dossiers hermétiquement fermés contrastent surtout ouvertement avec ses propres archives exposées dans les deux salles précédentes et avec le livre accompagnant l’exposition (1, 2, 3, … Archives Jef Geys). Pourquoi certains documents ne peuvent-ils être consultés alors que d’autres sont étalés publiquement ? Même au sein de l’installation même la question se pose à cause des chemises ouvertes pleines de copies d’archives sur la petite table en dessous de l’étagère. Quel est le degré d’arbitraire ou de réflexion dans la décision de montrer mais aussi de fortuit ou de raisonné dans celle de conserver ? Pourquoi garder des archives si c’est pour les garder fermées aux autres et à soi-même ? Pourquoi conserver, pour qui ? Cette conservation n’est-elle pas le signe d’une grande prétention et de vains espoirs ? Qui se donnera la peine de rendre accessibles ces milliers de vestiges après la mort de l’artiste ? Le questionnement de Geys n’épargne rien ni personne, pas même l’œuvre de sa propre vie.

Conserver et exposer

Un pareil questionnement sur la conservation ou l’exposition concerne également le musée, qui est l’institution artistique par excellence. Conserver et exposer constituent en effet sa mission primordiale. Jef Geys s’y intéresse dans les quatre petites salles qui entourent les quatre œuvres d’art. À la conception et la production succède la réception des artefacts qu’il lance à la figure du monde. Le M HKA, le musée Middelheim, le Mu.Zee et le S.M.A.K. disposent chacun d’un espace pourvu d’un écran plat diffusant leur site web et d’une paroi sur laquelle sont projetées les œuvres de Jef Geys qui font partie de leur collection. Chacune de ces œuvres est soigneusement numérotée : 1. Collection du musée, 2. Prêt à usage de la Communauté flamande et 3. Prêt à usage d’un particulier.

Le choix de ces quatre musées n’est pas le fruit du hasard. Ensemble, ils constituent en effet le Contemporary Art Heritage Flanders, une ‘plate-forme de connaissances’ se consacrant à la réflexion sur les pratiques courantes dans les collections contemporaines. Les musées y examinent leur méthodologie, leur positionnement et leur identité en tant que collectionneur tout en explorant des formes de collaboration entre eux. Là où cette association de moyens agit au niveau de rencontres, de conférences et de publications, Jef Geys évalue la mission du CAHF d’après la pratique en rapprochant les collections des musées concernés par le biais de son œuvre. Où se situe précisément leur identité dans les pièces qu’ils lui ont achetées ou empruntées ?

Geys face à Hoet

Mais ce qui intéresse surtout Geys est de savoir dans quelle mesure l’artiste même conserve son identité dans toutes ces collections en voie de positionnement. L’emplacement de l’exposition au S.M.A.K. lui propose des espaces de démonstration par excellence, car Jef Geys a un passé commun avec le musée gantois. Quelques interventions témoignent de ses efforts pour défendre son autonomie envers la domination de l’ancien conservateur et curateur Jan Hoet.

Il renvoie, par exemple, sans détour au début et à la fin de l’exposition à Chambre d’Amis. Contre le mur du couloir auquel est également accroché le journal, se trouve une des portes qu’il avait posées dans plusieurs habitations ouvrières gantoises lors de l’édition 1986 de cette manifestation prestigieuse. Sur ces portes, il avait inscrit en plusieurs langues « Liberté, égalité, fraternité », mais elles ouvraient en fait sur un mur aveugle. Le sens parfaitement évident de l’œuvre ne manqua pas de provoquer une réflexion. Jef Geys fut d’ailleurs le seul parmi les artistes participants qui ne choisit pas une riche demeure bourgeoise pour y installer sa contribution.

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La tête contre le mur

Dans la dernière salle d’exposition, le visiteur a l’opportunité de regarder le reportage télévisé en direct de plus de six heures intitulé De langste dag (Le jour le plus long), sur l’inauguration de Chambres d’Amis et l’exposition simultanée Initiatief 86. Au cours d’une conversation enregistrée pour cette émission, Jef Geys et Panamarenko s’expriment de manière très critique sur le caractère élitiste de l’événement. Tandis que le curateur Kaspar König parcourt avec des visiteurs de haut rang l’exposition Initiatief 86, le réalisateur Jef Cornelis passe aussi des interventions à partir d’une maison de la cité avec une porte aveugle dans la Gelukstraat (rue du Bonheur). Et son habitant de déclarer : « En passant par cette porte, on se cogne la tête contre le mur, tout comme je me cogne partout la tête contre le mur dans ma propre existence. » Entre-temps sur l’autre site, devant la série de Sachets de graines que Geys a fait accrocher dans un espace nu et pas encore restauré de l’abbaye Saint-Pierre, König ne cesse de pérorer sur cet ‘enlightment artist’.

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Manque de moyens

L’élément le plus parlant dans ce contexte muséal est sans aucun doute l’intervention dans une grande partie de l’aile gauche du rez-de-chaussée du S.M.A.K. Les salles y sont vides. Sur le sol sont tracées des lignes ininterrompues en quatre couleurs. Ensemble, elles constituent le plan de sol de la salle en demi-cercle du Musée des Beaux-Arts de Gand, le vis-à-vis du S.M.A.K. et l’institution qui a abrité également jusqu’en 1999 la collection contemporaine. Jef Geys devait y exposer en 1980, mais bien qu’il eût déjà bien avancé dans la préparation de son projet, Jan Hoet annula la manifestation.

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Une notice dans les archives accessibles en explique la raison présumée : « Le 13 déc. 1979, entretien téléphonique avec Jan Hoet. Toutes les manifestations ajournées – manque de moyens. » (N° 311). Dans une lettre datée de quatre jours plus tard (N° 787), Geys demande à Hoet de faire connaître explicitement, « en tant qu’individu et/ou en tant que directeur » son point de vue sur l’ajournement. S’il s’agit réellement et uniquement de « manque de moyens financiers », il souhaite des preuves sous forme de procès-verbal d’une réunion du « pouvoir organisateur ». L’on ne sait pas s’il a jamais reçu une réponse, mais dans une lettre du 10 janvier 1981, l’artiste remercie le conservateur pour l’achat d’une « pièce », tout en poursuivant : « Je maintiens évidemment mon point de vue concernant les courriers antérieurs que je vous ai adressés à propos de l’annulation de l’exposition « Jef Geys au musée d’art contemporain – Gand 1980 ». Si ce point de vue devait me coûter 100.000 BEF, ce serait beaucoup, mais bon… » (N° 789). Geys tient décidément beaucoup à son autonomie…

L’exposition comme œuvre d’art totale (Gesamtkunst)

De cette manière, et bien que dans sa forme ‘annulée’, même le phénomène ‘exposition’ devient, aux côtés des autres composants de l’activité artistique, un élément significatif de l’exposition. Et, ce qui importe davantage encore, l’exposition n’est pas seulement une œuvre d’art en tant que composant, mais dans sa totalité aussi, le réseau magistral tissé par Jef Geys au rez-de-chaussée du S.M.AK. est une création, peut-être même la création par excellence. L’exposition comme ‘œuvre d’art totale’ (Gesamtkunstwerk) dans le sens le plus large du terme. Pas seulement constitué des différentes disciplines, mais aussi par les différentes étapes dans l’existence de l’œuvre d’art, de sa conception à sa réception, de sa conservation à l’oubli. Si c’est en soi déjà un tour de force, Jef Geys réussit en plus à ne pas laisser se réduire ce concept total à la cérébralité, mais à l’imprégner de sa vie (artistique) à lui et de celle d’autrui et à en faire ainsi une ‘expérience totale’ (Gesamterfahrung).

Envoi

Jamais un exploit de Jef Geys sans le plaisir d’une pique. Tout au début du mur d’entrée est accrochée une lettre du 5 mars 2015 par laquelle Charles Esche, le directeur du musée Van Abbe à Eindhoven (Pays-Bas), remercie aimablement son collègue du S.M.AK. Philippe Van Cauteren pour sa proposition de reprendre l’exposition Geys dans son musée. Mais la réponse de Eindhoven dit que l’exposition « ne cadre pas dans la politique suivie depuis quelques années par le musée »…

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